La theorie des cercles

GPSOL’ouvrage propose une étude sérieuse et constructive de l’environnement socio-économique dans lequel nous vivons. L’auteur met en relief, à travers une analyse argumentée, les carences et les laissés-pour-compte de ce système et fait un détour remarqué par la Chine. Il souligne les inégalités et les injustices en s’attaquant de façon structurelle aux données du problème. On peut se faire une idée rapide du contenu de cet ouvrage "La Théorie des cercles" (édité par www.societedesecrivains.com) en reproduisant le texte figurant sur la quatrième de couverture.

L’objet principal du livre consiste, après une réflexion sur les notions de justice sociale, de liberté et de démocratie et un rappel des « fondamentaux de l’économie », à définir des structures nouvelles que l’auteur appelle les «cercles » qui permettent en (re)localisant la production de protéger les catégories défavorisées sans pour autant compromettre le développement et la prospérité de l’ensemble de la société. Ces structures fonctionneront à l’aide de « monnaies auxiliaires » qui cohabiteront avec la monnaie officielle. À une heure où se pose la question de savoir s’il faut ou non conserver l’euro, la recréation du franc à côté (et non à la place) de l’euro offre une perspective nouvelle.

Mais si l'on veut en savoir plus, il faut suivre le raisonnement qui part en effet du constat de l'existant pour aboutir, après un certain nombre de chapitres de réflexion sur des notions théoriques de nature juridique, morale, économique, voire philosophique, à un projet de réforme de l'organisation de la société dont l'objectif consiste à définir un "monde protégé" –ou plutôt un monde qui protège les plus faibles- qui se distingue du "monde marchand" que nous connaissons, lequel devra lui aussi se réformer pour être compatible avec le premier, mais avec un fonctionnement  suffisamment souple pour que l'innovation et l'initiative individuelle -sur lesquelles la collectivité s'appuiera pour progresser- puissent sedévelopper avec toute l'efficacité nécessaire.

 Les grands thèmes développés au cours de la démonstration sont annoncés dans la Préface:
Je cite Francisco Van der Hoff, le fondateur hollandais du label Max Havelaar, qui met en cause le capitalisme dans son essai  Le manifeste des pauvres dans ces termes :

" Je crois qu’une autre organisation est possible parce que le capitalisme n’est rien de plus que l’organisation systématique et légale des injustices, des inégalités et des exclusions, parce que les démocraties existantes sont fictives… Seuls ceux qui ont la capacité de survivre s’en sortent, jamais les plus faibles". Mais j'ajoute qu'il faut tout de même raison garder, car le capitalisme n’a pas que des défauts et le libre marché, dont il est issu, est lui, incontournable. Pourtant il faut se rendre à l’évidence : dans les pays développés, on a besoin de moins en moins de travailleurs pour produire et même pour distribuer et on exige de plus en plus de ceux qui ont la chance d’être maintenus à leur poste. Car l’entreprise rêvée par les actionnaires représentés par les fonds de pension est celle qui dégage quinze pour cent de profit par an et qui bien évidemment n’emploie que les meilleurs – selon ses critères. Oui, mais alors, que faire des « autres », ceux que les entreprises performantes ont rejeté à l’extérieur de leurs structures ? Est-ce à la société de s’en occuper, de les gérer, de les protéger, car ces entreprises, soucieuses de leur rentabilité, refusent de suffisamment mettre la main à la poche, en supplément de leurs charges actuelles, pour aider à payer la prise en charge de ces personnes, au nom de la sacro-sainte compétitivité ?

 Afin d’éclairer le lecteur sur la démarche suivie, je la résumerai ainsi : parti de la vision du monde tel qu’il est, et avant d’envisager un quelconque projet de réforme, j'ai souhaité commencer par explorer les rapports de la justice sociale et de la liberté, puis mettre en lumière la dualité de l’individu dans sa dimension d’acteur économique entre le besoin de protection et la volonté d’entreprendre. La conclusion de ces réflexions était clairement que les libertés fondamentales devaient être sauvegardées et la démocratie promue, mais que la protection des populations fragiles impliquait une certaine contrainte sociale qui conduit à proposer la création de deux mondes, protégé d’une part et dynamique de l’autre. À partir de ce postulat, le principe de la réforme s’imposait : à la fois (re) localiser un certain nombre de productions pour protéger les faibles des pays développés et donc organiser un système monétaire approprié pour y parvenir et créer quelques obligations pour la population concernée, mais également préserver les chances de ceux qui veulent entreprendre et innover, tout en leur faisant prendre conscience de la solidarité qui les unit au reste de la population.

 Le chapitre 1 nous fait parcourir le monde pour y déceler les grandes tendances qui l’animent. Ce qui  m'a paru essentiel, c’est la manière de produire, de travailler et de consommer qui entraîne l’exclusion de plus en plus d’individus des circuits de production, en général les plus faibles et les moins qualifiés. C’est également l’explosion des inégalités entre les pays du monde et entre riches et pauvres de ces pays. Toutefois certaines de ces nations vont bien et font preuve de dynamisme et d’enthousiasme. Pourtant certaines de leurs carences apparaissent au grand jour. Ce sont les pays dits émergents. D’autres vont beaucoup moins bien et leur population craint par-dessus tout de se retrouver marginalisée et déclassée. La France fait partie de ce deuxième groupe. Mais quels que soient leurs craintes et leurs espoirs, il est clair que chacun de ces groupes détient un droit inaliénable. Pour les pauvres du premier groupe – et aussi des pays les moins développés, c’est celui d’accéder à un niveau de vie décent ; pour la population fragilisée du second, c’est celui de maintenir le sien. Mais une chose est sûre: on ne résoudra pas les problèmes de la misère dans certains pays en exportant cette misère dans les pays actuellement développés.

 Le chapitre 2 nous amène en Chine, le plus emblématique des pays émergents, qu’on ose à peine appeler ainsi, depuis qu’elle est devenue la deuxième puissance économique mondiale. Mais son appartenance aux pays émergents est justifiée par le fait que son PIB par habitant est voisin de celui de l’Égypte.
Le détour par la Chine n'est pas anodin et nous enseigne un certain nombre d'éléments : tout d’abord il existe des similarités avec l’Europe dans le traitement des restructurations industrielles, la différence principale étant qu’en Europe, la protection sociale garantit – on espère pour longtemps – aux individus fragiles de ne pas être abandonnés dans un dénuement complet, comme l’ont été bon nombre de chômeurs ou assimilés en Chine.
Ensuite l’immense population chinoise, pour l’intant encore principalement rurale, mais s’urbanisant à un train d’enfer, est sous-employée et le gouvernement chinois rencontre les plus grandes difficultés pour lui créer des emplois. Les spécialistes estiment qu’un taux de chômage de 10 % créerait une instabilité sociale de long terme. Pour développer les emplois, l’économie chinoise moderne qui s’est développée à partir des industries fabriquant des biens d’exportation n’a pas d’autre issue que de réorienter les investissements vers la demande intérieure et donc d’augmenter le pouvoir d’achat de ses populations pauvres.
D’une façon plus générale, la Chine est confrontée à des défis considérables : chômage, sous-emploi, inégalités croissantes, pollution, réchauffement climatique, nationalisme. Mais elle dispose d’un atout majeur qui est la cohésion et la discipline de son peuple, que l’on peut comparer à l’irréductible optimisme des Américains, et qui participe, de la même manière qu’aux USA, à cette volonté de la société d’aller toujours de l’avant.
En ce qui concerne la thèse que nous défendons, on observe que toute réforme passe par des phases de succès et de repli. En Chine, la grande réforme de l’ère de Deng Xiaoping, initiée dans les zones rurales, est arrivée au bon moment au sein d'une population paysanne qui attendait cette libéralisation avec enthousiasme. Elle a produit tous ses effets jusqu’en 1985, puis le système a commencé à se dérégler, entraînant une quasi-stagnation du revenu agricole au début des années 1990. On peut donc en déduire que lorsque le terreau est favorable, une réforme est relativement facile à mettre en œuvre au début, mais le risque qu’elle s’enlise au premier obstacle est loin d’être négligeable.
Enfin, dernier constat à partir de l’histoire passée de la Chine : le repli sur soi-même n’est pas une bonne politique. Une société sans stimulation est une société atone qui, comme la société chinoise sous la dynastie Ming au seizième siècle s’enfonce dans la routine et la médiocrité.

 Le chapitre 3 aborde les notions de liberté et de justice sociale. On constate que la liberté intégrale n’existe pas ou qu’elle est immédiatement sanctionnée par l’environnement. La liberté réelle est celle de l’autonomie intérieure de notre volonté qui s’impose des règles librement consenties, dont celles de l’adhésion à un projet collectif en vue de protéger les plus faibles. En tout premier lieu, les libertés fondamentales devront être scrupuleusement respectées, et en ce qui concerne la justice sociale, en raison de la difficulté de son établissement, la sagesse consiste probablement à faire ce que le philosophe économiste indien Amartya Sen disait lui-même : « Ne recherchons pas la justice absolue, mais essayons plutôt de changer ce que nous pouvons identifier comme injuste ». Cependant il existe des besoins minimaux que chacun doit pouvoir satisfaire quelle que soit sa position dans la société. La puissance publique a le devoir d’établir un environnement favorable à l’épanouissement des plus défavorisés, les plus favorisés ayant les moyens de résoudre leurs problèmes par eux-mêmes.
Enfin la valorisation du bien premier « respect de soi-même » doit conduire à éviter que la population défavorisée ne s’installe dans l’assistanat, mais également à obliger les autorités à garantir à cette dernière des moyens suffisants pour qu’elle puisse mettre en œuvre concrètement ce principe.

 Le chapitre 4 nous fait passer en revue certaines caractéristiques de l’être humain, en vue d’élaborer un mode d’organisation de la société qui valorise ses qualités, parfois même ses défauts, en minimisant leurs inconvénients.
On relève quatre « instincts » humains moteurs pour l’économie :
- 1/l’instinct de survie ;
- 2/l’instinct pour une minorité agissante d’entreprendre ;
- 3/le souci de justice pour soi-même et les autres, lorsque les inégalités deviennent trop criantes ;
- 4/l’aspiration à consommer, qui concerne un besoin fondamental pour des produits de première nécessité et le désir légitime d’améliorer son confort, mais qui parfois se transforme en une véritable avidité pour des produits peu ou pas utiles.
On déduit de cette situation que pour éviter que les plus faibles ne soient écrasés par la lame de fond de la mondialisation, on doit leur ménager des zones de protection au sein de la société, en imaginant de nouvelles formes de structures adaptées qui soient en même temps respectueuses de leur dignité et efficaces socialement et économiquement. Mais il faut retenir avant tout la dualité de la nature humaine entre besoin de protection et dynamisme, qui justifie l’existence de structures spécifiques à chacune de ces caractéristiques.

 Le chapitre 5 recense les fondamentaux de l’économie, à commencer par la prise en compte des données imposées par la nature (changements climatiques et nécessaire protection des ressources naturelles) devenues plus pressantes qu’elles ne l’ont jamais été et qui  requiert de changer les orientations et la logique du développement économique. On remarque que les trois économies émergentes majeures que sont la Chine, l’Inde et le Brésil, fonctionnent sur un modèle de société très inégalitaire, avec une élite riche et très dynamique, et un réservoir intérieur quasiment inépuisable de travailleurs aspirant à une vie meilleure. Mais ce modèle finit toujours par s’épuiser, et seule l’innovation, en créant une nouvelle demande peut débloquer un système grippé et contesté par ceux qui en sont les victimes.
On note en outre que d’autres sentiments animent les individus appartenant au monde du travail. Il en est ainsi de la nostalgie qu'éprouvent de nombreux citoyens des anciens régimes communistes pour la sécurité de l’emploi et des cadences de travail modérées. On peut en déduire qu’une certaine dose d’égalitarisme est apaisante pour une société, quelle qu’elle soit. Il faut donc trouver la bonne mesure entre une forme raisonnable d’égalitarisme et la possibilité offerte d’entreprendre, d’innover et d’être récompensé de ses efforts.
Ce qui peut être considéré comme incontournable, ce sont :
- le besoin inné chez l’être humain d’une justice sociale minimale, car dans les cas où sont dépassés les seuils de tolérance, se produisent des révolutions ;
- mais également l’aspiration de l’homme à entreprendre, à réussir dans ses entreprises et à recueillir le fruit de son travail. Il faut donc :
- accepter de reconnaître la solidarité économique profonde qui unit tous les individus ;
- reconnaître aussi  l’inégalité des talents individuels et le désir de rémunération qui va avec;
- reconnaître cependant que tout dépassement des « normes admissibles » dans les avantages des uns au détriment des autres est source de déséquilibre et donc d’instabilité.
En outre des règles de bon sens s’imposent devant la complexité d’un monde économique où s’affairent des millions d’individus agissant de façon non coordonnée. Les prévisions économiques étant largement sujettes à caution, il est plus facile d’agir sur une économie « sectorisée ». Des « barrières coupe-feu » constituant des zones économiques de taille raisonnable pourraient permettre à l’action publique d’augmenter ses chances d’efficacité.
Enfin, tout en conservant la libre entreprise et le marché, le profit ne devra plus être considéré comme le critère unique de choix pour les entrepreneurs et les décideurs. Il faudra faire en sorte que la totalité des besoins collectifs soit intégrée aux critères de décision des chefs d’entreprise et de choix des consommateurs.

 Le chapitre 6 correspond au cœur de la réforme que nous proposons.
La justification de cette réforme repose sur deux arguments :
1. L'échec des deux systèmes économiques qui ont imposé leur marque sur le XXe siècle, à savoir le capitalisme dans sa dérive financière et le communisme centralisateur, le premier dans l’affectation des ressources aux personnes qui en ont le plus besoin, le second dans l’efficacité de la production de ces ressources. Le bon sens exige que l’on recherche des voies nouvelles pour réparer ces imperfections. On s’attend bien sûr à une vive opposition des privilégiés du capitalisme  financier que nous préférons appeler "capitalisme non régulé", suite aux observations du grand historien Fernand Braudel qui démontre que le capitalisme a été financier depuis son origine. Mais on peut espérer que les futurs bénéficiaires du système proposé seront convaincus de l’efficacité de la nouvelle solution et aideront à sa mise en œuvre. L’essentiel est que les intéressés ne renoncent pas à améliorer leur propre sort.
2. Dans le domaine économique, la quête de justice est un objectif éminemment estimable, mais insuffisant, car il faut lui associer l’indispensable recherche de l’efficacité. Chacun sait qu’on ne peut distribuer que ce qui a été préalablement produit. C’est ce principe que nous avons essayé de suivre en proposant le système des « cercles » et des « monnaies auxiliaires » qui leur sont associées.
Dans le conflit rituel qui oppose la justice sociale et la protection des plus faibles à l’efficacité représentée par l’innovation, on a coutume de privilégier à tour de rôle l’une ou l’autre de ces orientations, au gré souvent de changements politiques. La conséquence est que personne n’est satisfait, estimant toujours que le camp opposé est favorisé ou que les mesures censées protéger le leur sont insuffisantes. La réforme que nous proposons consiste à faire coexister séparément les deux environnements. Dans chacun d’entre eux, les individus suivront un parcours différencié, mais se retrouveront pour coopérer et nouer des rapports fructueux. Dans la mesure où ils seront autonomes, les uns et les autres seront traités de façon spécifique de sorte que chacun puisse bénéficier d’une plus grande liberté d’action.
C’est la raison pour laquelle nous avons estimé qu’il est souhaitable d’organiser les sociétés autour de ce que nous avons appelé les « cercles », qui constitueront des entités autonomes au niveau de la production et de la distribution, dans lesquels prévaudra une conception plus douce de la concurrence, tant à l’égard des entreprises que des individus.
Ces « cercles » ne seront rien d’autres que des structures de production et de distribution qui pour certaines pourront fonctionner en circuit fermé, tandis que d’autres auront des rapports commerciaux avec les autres « cercles », grâce aux mécanismes que nous avons définis dans le chapitre, qui leur permettront de connaître un développement continu et productif. Les échanges au sein de ces cercles se feront à l'aide d'une monnaie dédiée ou "auxiliaire
Certains « cercles » auront une taille réduite, faisant vivre une collectivité, un village, une communauté de communes ou une ville de taille moyenne. D’autres pourront avoir la taille d’une région ou d’une nation. La communauté des cercles constituera des régions, elles-mêmes regroupées en nations, au niveau desquelles sera créée ce que nous appellerons "la monnaie spécifique". Enfin un groupe de nations formera une « Zone » qui aura la dimension d’un territoire tel que l’Union Européenne et le monde se constituera en un nombre limité de « Zones », de l’ordre d’une dizaine environ.
Les relations culturelles entre les « Zones » seront abondamment développées afin que les populations apprennent à se connaître et que le plus rapidement possible, grâce à des transferts de technologies, et des échanges culturels, artistiques, techniques et économiques, le niveau de vie dans les zones les moins développées rejoignent celui des zones les plus développées. En revanche les relations commerciales et financières seront maîtrisées par des accords bilatéraux, révisés autant de fois qu’il sera nécessaire, sous l’égide d’une OMC radicalement transformé dans son esprit.
La réforme aura également un rôle à jouer pour éviter le risque de surproduction et d’hyper – spécialisation mondiale. La relocalisation de la production, en la rapprochant de la consommation, améliorera localement l’adéquation entre production et consommation et en conséquence aura pour effet de diminuer vraisemblablement la production globale, clairement en la limitant à ce qui est strictement utile et en empêchant que, comme dans le cas des producteurs de lait danois que nous avons cités dans le texte, un entrepreneur particulièrement performant ne se substitue à tous les autres en inondant le marché de ses produits.
Les monnaies auxiliaires et la monnaie spécifique sont les outils que nous avons définis pour faire fonctionner ces cercles. Les nombreuses expériences qui ont été tentées dans ce domaine – il est vrai, à petite échelle – et dont certaines perdurent, prouvent que le procédé peut fonctionner de façon satisfaisante, mais leur impact à ce jour n’est pas aussi grand qu’on pourrait le souhaiter. Nous pensons qu’il est indispensable de changer d’échelle, c’est-à-dire d’impliquer des populations beaucoup plus nombreuses dans un nouveau système, cette fois régulé par une autorité centrale ayant vocation à émettre et faire circuler la monnaie auxiliaire dépendant de sa juridiction. Le système changera alors de nature et constituera une alternative véritable aux modes actuels de distribution des ressources monétaires. Il contribuera ainsi à une meilleure répartition des sites de production, en privilégiant les productions locales. Enfin la monnaie spécifique – qu’en France on appellera le « franc », couronnant l’ensemble des monnaies locales, rendra au pays qui l’adoptera, une part de son autonomie monétaire par rapport à l’euro qui restera la monnaie privilégiée pour les grosses transactions et les échanges internationaux.
Il est hautement probable, dans ces conditions, que la réforme contribuera à réduire les tensions qui existent aujourd’hui dans le monde livré à la mondialisation. Cet apaisement, fruit de la stabilité pour les uns et meilleure capacité à innover et à entreprendre pour les autres, ne peut qu’avoir des conséquences favorables sur l’ambiance générale régnant dans la société et être ainsi un atout supplémentaire pour le développement maîtrisé et harmonieux de la communauté humaine. Il s’agit donc de « remettre l’économie à sa vraie place de servante des hommes, dont elle tire sa raison d’être et sa dignité » comme l’exprime René Passet, ancien directeur scientifique de l'organisation Attac.

Le chapitre 7 enfin définit les réformes complémentaires à celles proposées dans le chapitre précédent où nous avons décrit deux mondes appelés à cohabiter, une société protégée d’un côté, qui abrite les plus faibles, et une société dynamique qui permet aux plus forts de développer leur sens de l’innovation et leur dynamisme.
Il est nécessaire de réformer dans toute la mesure du possible le monde économique actuel, tout d’abord pour qu’il fonctionne mieux et qu’il élimine les défauts qui l’ont conduit à entrer en crise, ensuite pour éviter qu’il ne compromette l’avenir du monde protégé, forcément fragile, qui attend de lui un support logistique minimum.
Si les excès du monde dynamique persistaient, le sentiment d’injustice ressenti par les membres du monde protégé risquerait de susciter des mouvements hostiles et d’entraîner un blocage des deux mondes. Au-delà de la nécessaire restauration de l’éthique collective, préalable à toute rénovation, les points principaux à corriger concernent la Bourse et les activités financières qu’il faut rationaliser et encadrer, l’actionnariat des entreprises qu’il faut stabiliser et ramener à son rôle de soutien des entreprises, le système d’imposition qu’il faut rendre plus juste et plus efficace pour la bonne marche de l’économie, et dans l’hypothèse où un consensus mondial serait réuni, le système monétaire international qu’il faut réformer.
Le dernier signal – mais non le moindre – à donner au lecteur, est que le monde que nous souhaitons bâtir ne sera en rien un monde d’assistés, ni dans le secteur protégé des cercles et encore moins dans le secteur marchand. La concurrence, atténuée dans le premier cas et aménagée dans le second, sera même renforcée à l’égard des grands groupes qui bénéficient actuellement d’une tolérance coupable comme il est démontré dans le texte. En tout état de cause, elle restera présente dans tous les domaines et pour tous les acteurs de la vie économique. On ne peut d’ailleurs pas envisager une société où le secteur protégé, tel que nous l’avons défini, soit dominant par rapport au secteur dynamique. C’est pourquoi nous lui avons fixé un pourcentage d’activité limité à 30 % du PIB d’un pays. S’il en était autrement, on se dirigerait vers une société qui produit et fonctionne certes, mais qui serait insuffisamment dynamique.
Certains pensent que l’efficacité des réformes se mesure à leur aptitude à transformer en douceur les situations existantes, en évitant de soulever des résistances insurmontables chez ceux que ces situations avantagent. Ce point de vue est globalement exact, surtout au sein de certaines nations suffisamment sages pour accepter les réformes sans trop de heurts. Dans la plupart des autres, les sociétés seraient restées prisonnières de tous les privilèges accumulés, sans les révolutions qui s’y sont produites. Néanmoins dans notre monde globalisé où le consensus semble être la meilleure voie possible du changement, – avec les réserves qui s’imposent, car il s’agit la plupart du temps d’un consensus imposé par les États les plus puissants et à l’intérieur de ceux-ci par les couches sociales privilégiées les plus influentes –, il paraît plus sage d’envisager, plutôt qu’une transformation trop brutale, une réforme qui ménage des étapes. C’est la raison pour laquelle nous avons proposé pour la France d’appliquer d’abord localement et ponctuellement la réforme, avant de l’étendre à des zones géographiques plus larges. Ainsi une première émission de monnaie auxiliaire départementale par un département français, comme nous l’avons expliqué dans le chapitre concerné, pourra aisément servir de test et prouver qu’elle apporte un avantage réel aux populations qui produisent et consomment dans ce département. Or que faut-il pour qu’une telle mesure soit mise en place ? Une autorisation du gouvernement français bien sûr, un accord tacite des autorités de Bruxelles et de la Banque centrale européenne, mais surtout la volonté des habitants du département de coopérer au succès de la réforme. Si l’expérience est concluante, il n’y a aucun doute que la mesure fera tache d’huile, et que, de proche en proche, plusieurs départements seront parties prenantes; et si le succès est au rendez-vous, quelques régions également. Les autorités monétaires centrales européennes, d’abord forcément réticentes à voir une telle extension menacer leur pouvoir, s’inclineront très probablement sous la pression de citoyens qui constateront combien leurs conditions de vie se seront améliorées, même si leur richesse monétaire n’augmente pas autant que dans les schémas classiques de croissance.
Une société libre et démocratique est fondamentale pour permettre aux citoyens de dénoncer les dérives qui ne manqueront pas de se produire. Les sujets à affronter sont d’ordre structurel et toutes les composantes de la société devront se sentir concernées : d’un côté la « société civile », parents, professeurs, éducateurs, bénévoles d’associations, jeunes eux-mêmes, mais aussi les scientifiques, les spécialistes de toutes les disciplines et les leaders d’opinion dans tous les domaines, et de l’autre côté l’État, les élus de tous niveaux, les dirigeants et cadres d’entreprise, tous ont leur rôle à jouer dans cet engagement pour une société plus fraternelle et plus stable. Cet engagement fait pour eux devra être conduit par eux. Si la mobilisation générale se réalise effectivement, on devrait sur une période de cinq ans, pouvoir constater des améliorations sensibles, et sur dix années aboutir à de profonds changements structurels.
Ce qui peut paraître compliqué aujourd’hui – l’utilisation de différentes monnaies dans le portefeuille de chaque individu – sera perçu comme allant de soi et ne posant pas de difficulté particulière au bout d’un temps d’adaptation raisonnable. Si chacun trouve dans les opportunités offertes par l’économie ce qui correspond le mieux à ses aspirations et ses capacités, ce sera assurément la meilleure façon de dépasser les difficultés engendrées par cette légère complexité. Il faut garder à l’esprit que l’espérance d’une société plus juste permettra de vaincre toutes les résistances.

En conclusion, je veux revenir sur l'architecture de l'ouvrage qui pourrait dérouter certains lecteurs. L'existence des chapitres précédant celui où la réforme proprement dite est exposée me paraît essentielle à la démonstration pour transmettre quelques idées force répétées volontairement à plusieurs endroits du livre -de façon en général différente- mais toujours avec la même intention de faire passer quelques messages. Le premier d'entre eux, c'est d'abord et avant toute réforme, le nécessaire retour à une éthique sociale, à un comportement collectif moral, et également l'appréciation des faits économiques non pas en fonction de théories économiques sophistiquées, mais en faisant preuve de bon sens, qualité suprême pour un économiste, comme Keynes lui-même l'affirmait dans la Théorie générale. C'est enfin qu'il n'est plus possible d'accepter la double constatation suivante: premièrement la société capitaliste non régulée, à cause de la primauté absolue donnée au profit individuel pour toutes les raisons détaillées dans le chapitre 1, est devenue une machine à exclure…les faibles, les pauvres, les vieux… afin de ne conserver au sein de la machine productive que ceux qui sont les plus capables de répondre aux impératifs de production de masse aux meilleurs coûts et deuxièmement ce type de société, toujours à cause de la primauté absolue donnée au profit individuel, génère quasi automatiquement le délitement de l'éthique sociale.
 C'est pour lutter contre ces anomalies que j'ai imaginé la réforme proposée dans cet ouvrage. Mais ce livre n'est pas un projet électoral. Il propose un objectif pour une réforme en profondeur de la société. En revanche certaines idées, certaines propositions peuvent être reprises –doivent l'être selon nous pour éviter la révolte des pauvres- dans un programme qui se donne pour but d'améliorer la société existante.
Le livre contient enfin –au fil des chapitres- un certain nombre de propositions que certains à gauche jugeront iconoclastes et que je laisse au lecteur le soin de découvrir par lui-même. 

Le nouveau projet respectera les valeurs fondamentales de liberté et de démocratie et améliorera la justice sociale. Il se fonde sur une double nécessité: celle de prendre en compte les caractéristiques fondamentales de la nature humaine que sont le besoin de sécurité et de protection pour le plus grand nombre, et celle de préserver le dynamisme de la société en ne freinant d'aucune manière les qualités de création et d'innovation du plus petit nombre, tout en modérant les excès dans la rétribution de leur mérite.